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Private%20Banking vom 14.03.2008
Catherine Lovey, 13048 signes
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Fortunes russes: Le doute à retardement
 
La gestion privée est incitée à maintenir un degré de vigilance spécifique sur cette clientèle à risques.
 
Non, les clients fortunés d’origine russe ne ressemblent pas toujours aux mafieux présentés dans le dernier film de David Cronenberg, l’impressionnant Eastern Promises. Le dernier opus du réalisateur canadien donne à voir une part tout à fait concrète de la réalité, avec en toile de fond la ville de Londres.

Une cité de choix pour les investissements et la présence russes en tout genre, comme l’a montré l’évolution récente impliquant célèbres oligarques (Abramovitch, Berezovski), espion empoisonné au polonium (Litvinenko) et autres explosions des prix, particulièrement dans l’immobilier.
Le film met en scène des aspects de l’activité criminelle des Vori v’zakone, clans mafieux dont les racines historiques remontent loin dans l’histoire russe. De parfaits hors-la-loi dont certaines branches s’allièrent pourtant un temps à l’Etat et aux oligarques, durant les privatisations d’après-1991, avant d’être congédiées et grassement rétribuées par les nouveaux riches soucieux de respectabilité. Ces mafieux sont aujourd’hui revenus à des affaires plus «classiques» et internationalisées: contrebande, drogue, prostitution, etc. Bref, des «héros» aux mœurs plus que dissuasives mais souvent cachées sous des façades parfaitement respectables et autant de sourires attachants. Après avoir vu le film, aucune personne normalement constituée, a fortiori un banquier, ne devrait souhaiter croiser ce type d’individu. Pas même à une très lointaine distance et pas même pour le début du commencement d’une bonne affaire à réaliser. Et pourtant…

La vision des criminels

Pourtant, dans les fortunes russes, le bon grain est parfois difficile à séparer de l’ivraie. Notamment parce que, dans ce pays, le mélange des genres entre mafieux tatoués, exécuteurs de basses œuvres et personnes cultivées, diplômées et bien sous tous rapports, atteint un très haut degré d’intégration. C’est en tout cas ce qu’affirme une spécialiste de la question, la professeure américaine Louise I. Shelley, directrice du TraCCC (Terrorism, Transnational Crime and Corruption Center), de l’Université George Mason en Virginie.
Intervenant dans un séminaire Academy & Finance, devant un parterre venu se renseigner sur la nature des fortunes russes, et où les participants ne tenaient pas tous à décliner leur identité, Louise Shelley a rapidement situé le problème: «J’ai beaucoup de respect pour cette criminalité parce qu’elle n’est pas seulement constituée de gangsters, mais aussi de personnes qui ont une véritable vision. Il s’agit d’une criminalité souvent active dans des secteurs économiques très importants, loin des secteurs traditionnellement aux mains des mafias. Je dirais qu’en comparaison internationale des groupes criminels, les organisations russes sont vraiment parmi les meilleures, les plus efficaces, et elles trichent vraiment très bien.»
Pour un banquier, un gestionnaire, un avocat, une fiduciaire et tout investisseur soucieux de développer ses affaires en respectant les règles de compliance aujourd’hui en vigueur, les fortunes russes ont de quoi donner des sueurs froides. La raison en est simple, historique et très brutale: «Pendant longtemps, les organisations criminelles russes n’ont pas été basées sur l’économie illégitime, mais bien sur la légitime. Puis, quand l’Union soviétique s’est effondrée et que l’économie s’est ouverte, les possibilités d’investir l’argent criminel dans l’économie privatisée ont explosé. Le pays est passé d’un régime où l’Etat possédait tout à un régime où presque tout a été privatisé, sans aucune précaution. En d’autres termes, il y a eu transfert de propriété de l’Etat vers des officiels corrompus et des mafias. Voilà d’où viennent bien des fortunes russes d’aujourd’hui», résume Louise Shelley.
Qui précise encore: «En raison de ce processus particulier, les organisations criminelles russes ont eu accès à des secteurs auxquels d’ordinaire, dans les autres pays, les mafias n’ont pas accès. Par conséquent, une organisation criminelle russe n’est pas automatiquement active dans la drogue, les armes, la prostitution, etc.»

Signe de réforme

Le cadre étant posé, que faire? Et surtout que décider, à l’heure où les clients russes sont toujours plus nombreux en Suisse à y acheter de l’immobilier, à y investir, à s’y établir, et à y baser une partie de leurs affaires?
Dans les faits, une vision pragmatique de ce pays montre que la politique pèse lourdement dans la désignation de ce qui est criminel et de ce qui ne l’est pas, ou plus. Sans compter que les critères utilisés n’ont souvent rien à voir avec ceux qui ont cours dans les conventions internationales en vigueur. Ainsi en va-t-il du sort réservé aux oligarques des années 1990, devenus les «méchants», tandis qu’une nouvelle classe de nouveaux riches, adoubée par l’actuel pouvoir, se livre tranquillement à ses occupations sans se mêler de politique.
Une part importante du problème peut donc être résolue par la capacité à percevoir dans quel sens souffle le vent, et surtout dans quel sens il soufflera demain. Tâche très difficile, si l’on en croit les exemples donnés par Louise Shelley et aussi par Vladimir Bolshakov, rédacteur en chef de Financial Control News Agency à Moscou. Tous deux ont montré à quel point le vent peut vite tourner, surtout depuis quelques mois. Plusieurs hauts fonctionnaires, procureurs, maires, politiciens, responsables du FSB (services secrets) ayant été subitement arrêtés pour corruption, alors qu’ils avaient eu carte blanche jusqu’ici.
La Russie, qui figure au 143e rang (sur 180) du classement Corruption Perception Index de Transparency International, a rappelé Vladimir Bolshakov, semble donc montrer des signes de réforme. Même si le pays manque toujours d’un environnement légal consistant, y compris sur le plan de la corruption.

Une réalité fort complexe

C’est donc bel et bien la prudence qui doit demeurer le maître mot de toute analyse portant sur ces fortunes. Une prudence assortie surtout de la capacité à chercher des informations consistantes, et à les interpréter en tenant compte de la réalité fort complexe de ce pays. Une attention particulière doit être portée au fait que, dans l’immense Russie, la situation qui prévaut à Moscou n’a rien à voir avec celle en cours à Kazan, Iekaterinenburg ou Vladivostok, par exemple.
Une connaissance approfondie de la situation des régions est par conséquent indispensable, à laquelle s’ajoute la capacité de décortiquer les sources d’information dans ce pays où la désinformation n’est pas juste une habitude qui aurait vécu. A cela s’ajoute, ainsi que l’a rappelé Louise Shelley, la conscience qu’en dix ans, les fortunes russes, comme toutes les autres sur le plan mondial, ont largement eu le temps de se globaliser et d’emprunter les mêmes chemins vers les paradis offshore.
Sur le plan de la compliance, il apparaît donc qu’un investissement important, en termes de recherche et d’analyse, est nécessaire. Dans le cas des fortunes russes, encore moins qu’ailleurs, une simple accumulation de «papier» ne saurait être souhaitable. En tout cas pour tous ceux qui n’ont pas envie de s’asseoir sur des bombes à retardement.

Comment évaluez-vous le niveau de risque pour les banques occidentales et autres investisseurs qui s’engagent dans des affaires liées à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver, qui auront lieu en 2014, dans la ville russe de Sotchi, au bord de la mer Noire?

Comme pour tout ce qui touche aux infrastructures importantes et à l’immobilier, il y aura de la corruption. L’Etat russe ne contrôle pas tout le développement. Des oligarques investissent dans le secteur hôtelier parce qu’ils peuvent y faire de l’argent et aussi parce qu’ils seront considérés comme servant l’Etat russe.
Une récente expérience à Vladivostok, où d’énormes investissements publics ont été réalisés sans que des plans clairs aient été formulés, montre bien le risque lié à tout développement à large échelle en Russie. Toutefois, il y a peu de risque que des actes de corruption liés à Sotchi soient poursuivis en Russie. Il y a plutôt une possibilité que des conflits entre investisseurs importants se déploient devant des tribunaux occidentaux, pouvant ainsi révéler des flux financiers discutables.

Vous dites notamment que les secteurs russes de l’immobilier, de la construction, des hôtels, restaurants, casinos, des transports et de la logistique, des ressources naturelles, du bois et du commerce de voitures sont particulièrement risqués. Est-ce à dire qu’un banquier suisse devrait refuser de traiter avec tout client russe dont l’argent provient de telles activités?

Dans certains secteurs de l’économie russe, tels les casinos et les ports, il est nécessaire de présumer que l’argent est réellement sale, ou alors qu’il existe des liens avec de très sérieux éléments criminels. Pour un client qui a bâti sa fortune dans l’immobilier (surtout les hôtels), ou le transport, il est nécessaire de procéder à une analyse beaucoup plus poussée que celle qui s’appliquerait à un client actif dans le développement de software, par exemple.
Il n’y a pas d’argent blanc dans tous ces secteurs d’activité risqués, mais il y a une possibilité d’y trouver un niveau de corruption semblable à celui qui a cours dans d’autres grandes villes, partout dans le monde. Cela peut donc rendre le client acceptable. Dans tous les cas, il faut être beaucoup plus prudent dans l’examen de compliance avec des clients actifs dans ces divers secteurs. Car il n’y a pas seulement le risque d’y trouver de l’argent sale provenant d’activités passées, mais surtout le risque que ces secteurs soient et continuent à être utilisés pour laver de l’argent d’activités criminelles en cours, tel le commerce de la drogue.

De nombreux banquiers se trouvent coincés entre deux constats concernant les fortunes russes: d’une part, ils savent que la situation dans ce pays est loin d’être assainie et, dans le même temps, ils ont peur de rater de bonnes occasions avec des clients qui ne sont peut-être pas tout à fait recommandables aujourd’hui, mais qui pourraient l’être bientôt, et cela au profit de concurrents moins regardants. Quelle est la meilleure attitude à adopter face à ce dilemme, et combien de temps prendra l’assainissement?

Je pense que le coût d’une erreur dans ce secteur peut être très élevé. L’affaire de la Bank of New York le montre, tant sur le plan de ses frais de justice que des dégâts faits à sa réputation. Je ne pense pas qu’une attitude «wait & see» soit nécessaire. Il y a des clients russes qui peuvent légitimement investir leur argent en Suisse. Le plus important est d’appliquer des règles de due diligence appropriées à ces clients. Cela implique d’avoir, dans ses équipes, des personnes qui connaissent la langue, savent comment étudier des registres commerciaux et financiers russes, qui peuvent évaluer les articles de journaux et les informations et qui ont une connaissance de la société russe et des lois en vigueur. Si de telles mesures sont en place, alors il est possible d’attirer de bons investisseurs russes qui tiennent à être connus comme tels, et qui seront fiers d’être en relation avec des banques ayant une approche prudente de cette clientèle.

Compte tenu du niveau de sophistication et de moyens des organisations criminelles russes, certains acteurs financiers craignent de subir des mesures de rétorsion, à un niveau ou à un autre, s’ils devaient dire «non» à certains clients. Ont-ils raison d’avoir peur et avez-vous entendu parler de mesures de rétorsion dans certaines affaires?

Les mafias russes peuvent en effet faire des choses très vicieuses à leurs partenaires d’affaires. Mais elles se trouvent véritablement restreintes dans leurs possibilités de menace, dès lors qu’elles opèrent dans un environnement où elles sont étrangères, et où il y a des lois. Par conséquent, le risque qu’une figure russe du crime menace son banquier suisse ou luxembourgeois, parce que ce dernier n’a pas voulu le prendre comme client, est minime. En revanche, le risque est plus grand pour un banquier qui a accepté un client qui, par la suite, lui demande de faire des transactions discutables.

Il semble également que les clients ukrainiens et les entreprises de ce pays soient toujours plus nombreux à recourir à des services financiers occidentaux. Diriez-vous qu’il faut analyser ces clients selon les mêmes critères que les Russes, ou faut-il tenir compte d’autres facteurs?

La situation est différente. Il y a beaucoup plus d’intérêts en Ukraine qu’en Russie, de la part de certains oligarques ukrainiens importants, à faire renforcer les règles de transparence. D’autre part, les divisions politiques fondamentales à l’intérieur de ce pays signifient qu’il n’y a pas un noyau unifié de l’élite financière autour d’un président et d’un parti. Mais je parlerai bientôt de ce pays dans un prochain séminaire Academy & Finance.
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