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Private%20Banking vom 10.02.2010
Claude Baumann, 6509 signes
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Place financière genevoise: Cygnes noirs dans la Rade
 
Le vol de listings de clients chez HSBC n’est que la dernière d’une série de pannes. L’image de Genève en souffre.
 
Naguère, ni crises, ni guerres, ni catastrophes ne semblaient pouvoir porter atteinte aux banques genevoises. Le mythe a tenu bon au fil des siècles. Mais voilà que cette confiance s’est fissurée. Et Genève a le vague à l’âme.

C’est il y a deux ans que la rade de Genève a vu affluer les premiers «cygnes noirs» – c’est ainsi que le spécialiste américain de mathématique financière Nassim Nicholas Taleb surnomme les phénomènes imprévus qui altèrent brutalement la façon de penser du public.
De semblables phénomènes sont arrivés en nombre de la récente crise financière. Et, cette fois, même Genève a fini par être aspirée dans les remous. Le déclencheur fut le scandale Madoff, que le monde de la finance considérait initialement comme une affaire purement américaine. C’est en décembre 2008 que des pistes conduisirent aussi à Genève. Bon nombre d’estimés banquiers genevois s’étaient fait avoir par le prétendu génie de la finance.
Aussi bien Bénédict Hentsch qu’Eric Syz ou Arpad Busson ont dû amortir des millions. Voilà qui ne correspond pas avec l’image des banquiers genevois.
Les années de crise 2008-2009 ont vu affluer d’autres cygnes noirs dans la Rade: dans le cadre du litige entre UBS et la justice américaine, la Cité de Calvin s’est retrouvée sous le feu des projecteurs, car c’est justement de Genève que les spécialistes UBS du private banking pilotaient de téméraires affaires offshore avec des clients américains. Même le délateur Bradley Birkenfeld travaillait à Genève pour la grande banque. C’est ainsi que le bastion de la gestion de fortune classique s’est mué, aux yeux du public, en repaire de conseillers véreux.

L'impensable devient réalité

Quand, au printemps 2009, le Conseil fédéral a obtempéré aux directives de l’OCDE et renoncé à la distinction entre évasion fiscale et fraude fiscale pour les clients étrangers, l’impensable devenait une fois encore stricte réalité. Ce jour-là disparaissait l’espace de liberté juridique que tant de banques de la place de Genève avaient utilisé pour proposer «l’asile» en Suisse aux réfugiés fiscaux étrangers. Bien des sociétés avaient édifié leur modèle d’affaires sur «l’optimisation» fiscale. Leur survie était brutalement menacée.
Comme si ces malheurs ne suffisaient pas, voilà qu’Hervé Falciani, informaticien auprès de la banque privée HSBC, faisait la une des journaux à la fin de 2009. L’affaire entraîna rapidement des conséquences politiques et conduisit à la suspension de l’accord de double imposition signé avec la France. Une fois de plus, une opinion publique abasourdie voyait s’écailler davantage le blason de la place financière genevoise.
Des pratiques négligentes, un secret bancaire mité, des modèles d’affaires mis en panne par la crise financière, le risque croissant de voir les données secrètes de la clientèle finir en des mains hostiles, tout cela place la finance genevoise face à un redoutable test de résistance. Bien sûr, les banquiers espèrent que la tempête va s’apaiser, mais la plupart d’entre eux savent que ce n’est là qu’un vœu pieux, vu la multiplicité des incidents qui touchent Genève ces temps-ci.
La place financière genevoise a encore de la substance, ses avoirs gérés demeurent énormes, mais elle ne pourra se soustraire aux réalités nouvelles. Et elle devra se réinventer, vite. L’exemple du Tessin montre à quel point la passivité peut être funeste: la récente amnistie fiscale italienne y a causé des pertes douloureuses.

Un concentré d’expertise

Le regroupement à Genève du négoce des matières premières est une chance. Une partie substantielle du commerce mondial de matières premières y est orchestrée et les banques sont actives dans son financement tout autour de la planète. C’est là un socle de plus en plus solide, même si l’essentiel de ce commerce est aujourd’hui en main de banques étrangères.
«Genève pourrait se profiler plus clairement comme domicile de hedge funds étrangers, de sociétés de private equity et de family offices, suggère Hans-Jörg Rudloff, naguère actif chez CS et aujourd’hui président de Barclays Capital. Il ne s’agirait pas de permettre aux acteurs de se soustraire aux réglementations en vigueur dans leur pays d’origine et de faire de la Suisse une terre d’asile pour la haute finance, car cela ne ferait que nous mettre encore plus sous pression. Non, Genève doit convaincre par sa compétence, son professionnalisme.»
Par rapport à d’autres places financières, Genève jouit d’énormes avantages. Par exemple en raison de son niveau d’imposition. Car même si les impôts y sont notablement plus élevés qu’à Schwyz, bon nombre de hedge funds étrangers en quête d’un transfert sondent actuellement le terrain genevois. Pourquoi? Tout simplement parce que Genève offre un concentré d’expertise, d’infrastructure et de qualité de vie par rapport aux autres métropoles financières.
«Pour continuer à renforcer cette position exceptionnelle, il faut faire appel aux expériences nées de la crise financière», indique Urs Schneider, enseignant la finance à l’International University in Geneva. Les banques et les établissements de formation pourraient même donner le ton en se spécialisant sur les thèmes majeurs de demain, genre développement durable, prévoyance professionnelle ou nouvelle interprétation de la sphère privée financière (privacy) au regard de la mutation du secret bancaire.

Une compétence cardinale

Teodoro D. Cocca, enseignant suisse à l’Université de Linz, franchit un pas supplémentaire. Pour lui, «un conseil fiscal actif pour des avoirs déclarés constitue une activité à forte valeur ajoutée, dans la mesure où les banques suisses sauront faire de leur know-how en matière de questions fiscales une compétence cardinale». La qualité d’un private banking 2.0 va de pair avec le rendement de l’investissement. «Voilà bien un domaine où, ces dix dernières années, les banques suisses n’ont guère généré de plus-value pour leurs clients. En tout cas pas en proportion des frais perçus et des impôts», ajoute Teodoro Cocca.
Autrement dit les acteurs de la place genevoise pourraient honorer leurs promesses de conservation et d’accroissement des fortunes au nom desquelles ils n’ont cessé de justifier leurs marges de conseil élevées. Ou alors, comme l’entrepreneur et consultant bancaire Ray Soudah l’appelle de ses vœux: «Il faut à nouveau pouvoir se fier à la parole d’un banquier suisse.» Voilà indiscutablement de quoi chasser les cygnes noirs de la Rade.
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